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Aboiteau

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Un aboiteau à Grand-Pré en 1907.

Un aboiteau est une sorte de digue construite par les Acadiens pour leur permettre de cultiver des terres gagnées sur la mer ou les fleuves.

Technique

Fonctionnement d'un aboiteau.

Le principe est non seulement d'empêcher la mer d'envahir les terres à marée haute, mais aussi d'évacuer à marée basse les eaux d'écoulement provenant de la pluie et de la fonte des neiges. Ainsi, les terres récupérées sont peu à peu débarrassées de leur teneur en sel[1]. C'est pourquoi les Acadiens entouraient leurs terres de digues qui canalisaient l'eau et l'amenaient au conduit d'évacuation qui était muni d'un clapet mobile se fermant automatiquement à marée haute et s'ouvrant à marée basse.

Une origine poitevine et hollandaise

Ce principe de fonctionnement existait déjà dans d'autres parties du monde, et notamment dans la région du Centre-Ouest de la France, en particulier le Marais poitevin, qui a été travaillé à la fin du XVIe siècle et au XVIIe par des ingénieurs hollandais (Humphrey Bradley), appelés par Sully, qui ont asséché une grande partie du « marais humide ». La technique des retenues à clapet était alors connue dans cette région qui est celle d'où viennent principalement les Acadiens, mais l'aboiteau est une évolution particulière de ce système qui a dû prendre en compte les particularités de l'Acadie ou du Québec, à savoir un climat rigoureux et des marées parmi les plus fortes au monde[2].

Personne ne peut dire qui a inventé l'aboiteau. Il s'agit sans doute d'une œuvre collective qui a été développée et améliorée par les Acadiens sur plusieurs générations au gré des expériences.

Données maritimes

Aboiteaux et Mont Saint-Michel « à sec » en mortes-eaux

La production agricole des aboiteaux n'est pas possible sans la maîtrise des données maritimes avant la construction : dans les zones à très fort marnage, les maxima ne sont atteints que quelques jours par cycle en période de vives-eaux. En revanche, pendant plusieurs jours consécutifs, les mortes-eaux laissent la partie supérieure de l'estran ou batture à découvert, là où l'aboiteau sera établi. Selon la hauteur de la digue retenue, il est donc possible de travailler sur le terrain plusieurs jours (et nuits) de suite les pieds au sec. Comme le suggère le tableau comparatif[3], cette caractéristique est toute malouine, région des plus forts marnages d'Europe ayant fourni nombre de colons à la Nouvelle-France. Contrainte : effectuer les travaux ne pouvant être inondés que dans la ± dizaine de jours disponibles.

Compétences artisanales complémentaires

Ce calcul effectué, toutes les compétences artisanales de la petite colonie étaient mises à profit : le Briéron recherchait les mortas susceptibles de servir d'assise à la digue; le Vendéen ou Poitevin gérait les rigoles de drainage; l'ancien militaire, sapeur ou mineur, déterminait la structure de la digue : tous les bras valides du village creusaient, transportaient, édifiaient à simples pelles, pioches et brouettes, parfois quelques carioles. Un modèle grandeur nature au Lieu historique national de Grand-Pré montre cette activité fébrile.

Un gestion collective

Quoique collectif, le travail commun aux aboiteaux n'avait rien à voir avec le servage - en voie de disparition - ni la corvée. Bien que ce soit ce même terme que les Acadiens auraient utilisé, cette « prestation de travail manuel fait collectivement, volontairement et gratuitement » (Glossaire du parler français au Canada (p. 231) constitue une véritable ébauche - momentanée pour la construction, durable pour l'entretien et la réparation - des entreprises coopératives. La moindre brèche dans la digue gâte « toute la pré » (comme dis(ai)ent les Acadiens) pour longtemps. Un système de surveillance s'impose avec des règles strictes de réparation.

Outre certaines considérations sociologiques et linguistiques, un film de Roger Blais, produit par l'ONF en 1955, Les aboiteaux, évoque la plupart des aspects relatifs au sujet.

Archéologie

Nombre d'aboiteaux encore en usage aujourd'hui ont été érigés par les premiers colons acadiens avant la Déportation ou Grand dérangement. À ce titre, ils ont une réelle valeur patrimoniale.

L'Université francophone de Moncton consacre une exposition permanente sur l'Aboiteau. On y trouve une dalle d'aboiteau faisant « à l'origine plus de 12 m de long » et datant de 1689.

L'adaptation en Louisiane

Le gouvernement espagnol, qui a récupéré en 1764 la Louisiane après le traité de Paris mettant fin à la guerre de Sept Ans a vu s'installer progressivement plusieurs colonies d'Acadiens chassés de Nouvelle-Écosse par la déportation des Acadiens. Constatant leur aisance à assécher les terres humides[4], il décide de convaincre en 1785 quelque 1 598 d'entre eux, dont environ 200 venant de Belle-Île-en-Mer, de s'installer[5][source insuffisante]. Ils arrivèrent vite à produire des récoltes louisianaises : le maïs, le coton et le riz.

Pourquoi des aboiteaux ?

L'Acadie du XVIIe siècle était presque entièrement recouverte par la forêt. Or, les terres gagnées sur la forêt ont toujours un rendement agricole médiocre. Les Acadiens décidèrent alors de cultiver les rivages en bord de mer et au bord des fleuves côtiers qui étaient quotidiennement soumis au flux et au reflux. Les étendues récupérées n'étaient pas immédiatement productives car la teneur en sel devait d'abord baisser, ce qui demandait plusieurs années. Toutefois, des herbes sauvages poussant très rapidement sur les terres à peine asséchées, ces surfaces servaient presque aussitôt de pâturage en attendant la mise en culture effective.

Grâce aux aboiteaux, les Acadiens possédaient des terres dont le rendement est estimé à cinq fois celui d'une terre défrichée sur la forêt[1]. L'Acadie se couvrit alors d'une quantité si importante d'aboiteaux que ceux-ci en sont devenus un des symboles, donnant aux Acadiens le surnom de « défricheurs d’eau ».

Avantage : les Acadiens, contrairement aux autres colons, ne défrichaient pas la forêt. Ils ne s'attaquaient donc pas à la terre-mère nourricière sacrée des premières nations et évitaient ainsi nombre de confrontations funestes ailleurs.

Ce type d'agriculture possédait néanmoins ses inconvénients car les levées de terre demandaient un entretien quotidien, des dégâts devaient être réparés à chaque tempête ou forte marée, et une révision annuelle était nécessaire à chaque sortie d'hiver.

Les aboiteaux aujourd'hui

Beaucoup d'aboiteaux sont encore en état, et certains furent même construits et utilisés jusque dans les années 1950, par exemple à Dugas. Il en reste toujours un peu partout en Acadie, ainsi que dans la région de Kamouraska, au Québec[6]. On distingue les aboiteaux marins (Beaubassin, Rivière-aux-Canards) et les aboiteaux fluviaux (Memramcook, Port-Royal).

Références

  1. a et b Les Acadiens, citoyens de l'Atlantique de Jean-Marie Fonteneau
  2. Hatvany, M. The origins of the Acadian Aboiteau: an environmental historical geograhy", Historical Geography, 30 (2002): 121-137.
  3. Navigation dans la Baie de Fundy 12 - Les Mont-Saint-Michel et leurs avatars, Québec, La Barque, , 28 p., p. 24 -25
  4. La Louisiane... 3 siècles après Cavelier de la Salle!
  5. Fondation de la Louisiane
  6. Hatvany, M. Paysages de marais: Quatre siècles de relations entre l'humain et les marais du Kamouraska (La Pocatière, Québec: Société historique de la Côte-du-Sud et Ruralys, 2009).

Liens externes

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